Rencontre avec Rose Glass

 

Allons voir si la rose qui ce matin avait déclose…

Rose GlassÀ tout juste 30 ans, la jeune réalisatrice anglaise Rose Glass a littéralement atomisé la compétition du 27e Festival international du film fantastique de Gérardmer. Un sacre largement mérité pour elle et son premier long-métrage, Saint Maud. L’histoire de Maud – divine Morfydd Clark –, jeune et (très) pieuse infirmière à domicile envoyée auprès d’une chorégraphe gravement malade pour lui prodiguer ses derniers soins. Mais plus qu’au serment d’Hippocrate, c’est aux sermons de Dieu que Maud semble vouée, préférant consacrer son énergie à sauver l’âme de sa patiente plutôt qu’à soulager son corps… Plébiscité à quatre reprises (Grand Prix du jury, prix de la Critique, du Jury Jeunes et de la Meilleure musique originale), le film restera pour nous cette lumière éblouissante, aussi inattendue qu’inespérée, venue sortir de l’obscurité une compétition bien décevante. Certes, on sortira également du lot l’audacieux Vivarium de Lorcan Finnegan et l’original Vigil de Keith Thomas, mais il n’y avait sinon pas photo face à cette première réalisation d’une insolente maîtrise. Une Rose s’est donc bien éclose cette année à Gérardmer…

 
Pourquoi avez-vous choisi le cinéma de genre pour votre premier film ?

Pour être honnête, au tout début, je n’étais pas partie dans l’idée de faire un film fantastique ou un film d’horreur. L’histoire a finalement et naturellement évolué dans cette voie. J’ai toujours su que je voulais faire des films intenses, plutôt surréalistes, étranges. Ce n’est donc pas étonnant si j’ai fini par me diriger vers une forme de cinéma plutôt extrême, comme celle du cinéma de genre.

Quel est votre rapport à la religion ? Quelle cheminement, personnel ou intellectuel, vous a mené à aborder ces questions de croyance et de foi ?

J’ai grandi dans une famille chrétienne, non pratiquante. On allait de temps en temps à l’église. J’ai été baptisée, scolarisée dans une école catholique, avec des nonnes pour professeurs. Des femmes très cool ! Donc oui, la religion a toujours été autour de moi dans ma jeunesse. Et lorsque vous êtes enfant et que quelque chose fait ainsi partie de votre vie, vous ne vous posez pas de questions. Cela fait partie de votre quotidien. Adolescente, la religion ne m’intéressait pas vraiment. Cela m’ennuyait plutôt de devoir aller à l’église, je ne croyais pas en Dieu et je regardais tout cela d’un œil plutôt cynique. Mais en grandissant, j’ai pris un peu plus de distance avec la religion et j’ai commencé à m’intéresser non pas à la religion en tant qu’organisation mais à la foi. Qu’est-ce que cela signifie « avoir la foi » ? Pourquoi certaines personnes croient et d’autres non ? Dans quelle mesure la foi peut-elle influer psychologiquement la vie de quelqu’un ?

Justement, pourquoi Maud a-t-elle la foi, d’où lui vient une telle ferveur ?

Saint Maud, de Rose GlassPlutôt que quelqu’un qui aurait grandi dans la foi, j’étais intéressée par l’idée qu’une personne la trouve en cours de route. Maud s’y accroche parce qu’elle lui permet de s’élever. Sa ferveur religieuse repose sur une conception inhabituelle du christianisme. Elle s’est inventée de nombreuses règles qui l’aident dans sa vie quotidienne. C’est une façon de prendre soin d’elle, comme une thérapie. Sans être moi-même croyante, je pense que l’idée de vouloir faire partie de quelque chose de plus grand pour donner un sens à sa vie et trouver sa place dans le monde, c’est un besoin vital assez universel. Dans mon film, Maud se croit choisie par Dieu, qu’Il lui a confié une mission importante. Je voulais capter la réalité de sa vie, sa tristesse, sa solitude… Toutes ces raisons qui la poussent à s’accrocher à cette identité de quasi sainte. Sa foi est une réaction évidente à quelque chose qui dysfonctionnait dans son existence. Et je pense que cela l’a vraiment aidée. Simplement, en l’absence d’une véritable vie sociale, cela finit par prendre des proportions bien trop importantes. Elle va trop loin et cela devient dangereux.

Il y a tellement de films sur la possession, mais sur la possession par l’Esprit Saint, c’est plus inhabituel…

Vraiment ? Je ne sais pas. Mais je ne parlerais pas ici de « possession ». Certes, j’imagine qu’une personne pieuse, croyant fermement en Dieu, peut se sentir comme habitée, connectée à une sorte d’esprit sain. Dans le film, j’emmène Maud très loin dans sa foi. C’est en ce sens qu’elle peut éventuellement paraître possédée. Mais, s’ils sont poussés à l’extrême chez elle, ces moments de ravissement extatique religieux qui la traversent sont, selon moi, ressentis de façon plus contrôlée par de nombreux croyants. Encore une fois, cet état d’extase atteint par Maud répond à un désir très humain. On essaie tous de transcender nos corps, de transcender notre réalité ennuyeuse. Je crois que la vie est compliquée, désordonnée, chaotique et inexplicable. Et que c’est finalement profondément humain de vouloir trouver quelque chose qui nous élève, qui rend les choses plus claires. Simplement, cela prend des proportions incontrôlables chez Maud.

Maud, c’est la rencontre entre Jeanne d’Arc et Travis Bickle (Taxi Driver), deux de vos inspirations. Mais vous en citez beaucoup d’autres, notamment Ingmar Bergman…

Oui, un film en particulier, Á travers le miroir. L’histoire d’une jeune femme qui, sortant d’un hôpital psychiatrique, revient dans sa famille pour la première fois. Simplement, elle reste rongée par sa schizophrénie, sujette à des crises de délire psychotique. Là encore, tout dépend de la manière dont on regarde les choses. Personnellement, je qualifie ses crises de psychotiques, mais pour d’autres il pourra s’agir d’une véritable connexion divine. Avec Saint Maud, j’ai voulu faire un film qui fonctionne de la même manière, que l’on peut interpréter à sa guise. Peut-être que le cas de Maud relève de la psychiatrie, résultat de ses expériences de vie passées, ou peut-être entretient-elle réellement une relation avec l’Esprit Saint.

Il n’y a encore pas si longtemps, parler à Dieu était un signe de divinité. Aujourd’hui, vous passez pour un dingue…

Saint Maud, de Rose GlassAbsolument. Il y a notamment cette théorie soutenue par certains psychologues disant que Jeanne d’Arc souffrait d’une forme d’épilepsie due à des problèmes au niveau du lobe temporal. Et l’un des symptômes serait justement ce qu’ils appellent des crises extatiques. Jeanne d’Arc en aurait souffert, tout comme Dostoïevski. Des crises qui s’accompagnaient de sentiments de « révélations », d’ « élévation ». C’est ce que vit Maud. Des crises qu’elle interprète comme autant de manifestations divines. Mais si la science et la psychologie viennent aujourd’hui se substituer de plus en plus aux explications religieuses, mystiques ou spirituelles, je ne pense pas que cela change pour autant le ressenti des personnes qui vivent ces « expériences ». Science, psychologie et religion se rencontrent ici à une intersection très intéressante, je trouve.

Vous expliquez que beaucoup d’histoires de la Bible permettent de comprendre l’humanité, sans doute de trouver sa place. Mais avec Maud, cela ne marche pas. Est-ce à dire que, dans un esprit faible, les histoires religieuses peuvent devenir une source de désordre mental ?

Alors, je ne parlerais pas d’« esprit faible ». Ce serait trop désobligeant. Je ne pense pas me tromper en disant que la plupart des chrétiens n’appréhendent pas les textes de la Bible littéralement mais les interprètent comme autant d’allégories, de paraboles et de mythes. Prendre ces récits au pied de la lettre me paraît dangereux, selon moi. Mais je ne dirais pas que c’est une faiblesse non plus. On appréhende tous la réalité de façon subjective et l’une des forces du cinéma est de nous permettre de plonger dans la subjectivité d’une autre personne. D’explorer son monde, de vivre ses expériences de manière viscérale. Une façon de sortir un peu de nos strictes bulles de réflexion personnelles. Et le cinéma permet de se glisser dans les esprits les plus étranges, les plus extrêmes. C’est très excitant et on pourrait être surpris de s’y reconnaître, jusqu’à avoir de l’empathie pour ces esprits « extrêmes »…

 
Saint Maud de Rose Glass, avec Morfydd Clark, Jennifer Ehle, Lily Knight… Royaume-Uni, 2019. Grand Prix du jury du 27e Festival international du film fantastique de Gérardmer. Sortie en salle le 24 juin 2020.