Enquête sur un phénomène étrange
Je vais vous faire une confidence. Je me méfie des chefs-d’œuvre. D’abord parce que les chefs-d’œuvre autoproclamés sont souvent aussi passionnants qu’une réunion de copropriété sur le remplacement des ampoules du hall d’entrée. Ensuite parce que lorsqu’une œuvre est portée aux nues depuis trente ans, elle finit parfois par sentir la naphtaline. Or, voilà que débarque sur mon bureau un énorme coffret Blu-ray regroupant les 70 épisodes d’Hercule Poirot avec David Suchet.
Soixante-dix épisodes.
Le genre de coffret capable de provoquer un divorce, un arrêt maladie ou une rupture des relations diplomatiques avec vos proches. Une question s’impose alors : pourquoi cette série fonctionne-t-elle encore aussi bien ? J’ai mené l’enquête.
Pièce à conviction numéro 1 : David Suchet est coupable
Coupable d’avoir commis le crime parfait.
Celui de faire oublier l’acteur derrière le personnage.
Prenez n’importe quelle adaptation de Sherlock Holmes.
Vous voyez l’acteur.
Prenez n’importe quel James Bond.
Vous voyez l’acteur.
Prenez Poirot.
Vous voyez Poirot.
Point.
David Suchet possède quelque chose de rarissime.
Une évidence.
Une évidence tellement puissante qu’elle finit par effacer toutes les autres incarnations du personnage.
La moustache est parfaite.
La démarche est parfaite.
La voix est parfaite.
Même sa manière de regarder un vase mal aligné donne l’impression qu’il s’apprête à résoudre un triple homicide.
Le plus fort reste ailleurs.
Poirot est objectivement un casse-pieds.
Imaginez un invité qui critique votre décoration intérieure, replace vos bibelots, juge votre costume, vous explique comment ranger votre bibliothèque et refuse de s’asseoir parce que votre fauteuil n’est pas parfaitement symétrique.
Vous lui balancez une pantoufle.
David Suchet réussit pourtant à rendre cet homme profondément attachant.
C’est du très grand art.
Pièce à conviction numéro 2 : les années 30 existent encore
J’en ai désormais la preuve.
Elles se cachent dans cette série.
Nom d’un petit bonhomme, que c’est beau.
Les hôtels.
Les trains.
Les paquebots.
Les salons.
Les manoirs.
Les automobiles.
Les costumes.
Les luminaires.
Les papiers peints.
Même les rideaux semblent avoir suivi une formation de trois ans au Conservatoire National du Bon Goût.
La série ne reconstitue pas les années 1930.
Elle les ressuscite.
Certaines productions contemporaines à cent millions de dollars donnent parfois l’impression d’avoir été tournées dans un parking souterrain avec deux pots de peinture et un écran vert.
Poirot, lui, ressemble à une immense carte postale animée.
Une carte postale luxueuse.
Une carte postale parfumée.
Une carte postale où même les suspects ont de la classe.
Le Blu-ray sublime encore davantage ce travail monumental.
On redécouvre chaque détail.
Chaque texture.
Chaque moulure.
Chaque reflet.
On ne regarde plus une série.
On visite un musée.
Mais un musée où les gens s’empoisonnent entre deux tasses de thé.
Pièce à conviction numéro 3 : Agatha Christie savait tout de nous
Absolument tout.
Et c’est même un peu inquiétant.
Car enfin, regardons les choses en face.
Ses histoires parlent-elles vraiment de meurtres ?
Pas seulement.
Elles parlent surtout d’argent.
D’amour.
D’héritage.
De jalousie.
D’ambition.
De vengeance.
De mensonge.
Autrement dit des mêmes choses qui font aujourd’hui exploser les familles à Noël.
Les technologies changent.
Les époques changent.
Les modes changent.
Les êtres humains beaucoup moins.
Le cousin cupide existe toujours.
Le manipulateur existe toujours.
Le notable véreux existe toujours.
Le menteur professionnel existe toujours.
Agatha Christie avait compris une vérité fondamentale :
L’homme moderne possède un smartphone mais continue de faire les mêmes bêtises que son arrière-grand-père.
C’est précisément pour cela que ses intrigues traversent le temps avec une facilité déconcertante.
Pièce à conviction numéro 4 : la série grandit avec nous
Au début, Poirot ressemble à une délicieuse gourmandise anglaise.
Une pâtisserie raffinée.
Un biscuit au beurre.
Un thé fumant.
Une enquête.
Puis les années passent.
Le monde change.
Le ton s’assombrit.
Et la série gagne en profondeur.
Les dernières saisons regardent davantage du côté de la tragédie que de la simple énigme policière.
Poirot vieillit.
Il doute.
Il souffre.
Il s’interroge.
Sur Dieu.
Sur la justice.
Sur le bien.
Sur le mal.
Sur sa propre existence.
David Suchet accompagne cette évolution avec une intelligence remarquable.
Son regard devient plus grave.
Son sourire plus rare.
Son élégance plus mélancolique.
Le détective belge qui amusait au début finit par nous émouvoir profondément.
Et ça, peu de séries en sont capables.
Pièce à conviction numéro 5 : le plus beau cadeau fait à Agatha Christie
Adapter Agatha Christie est une activité dangereuse.
Un peu comme essayer de caresser un chat qui ne vous connaît pas.
Ça peut très bien se passer.
Ou très mal.
La série Poirot choisit la voie du respect.
Mais pas le respect poussiéreux.
Pas le respect de musée.
Pas le respect qui transforme les romans en objets morts.
Le respect intelligent.
Le respect amoureux.
Le respect vivant.
Chaque intrigue semble comprendre exactement ce qui fait la force des romans.
Un détail.
Une phrase.
Un regard.
Une montre oubliée.
Un cendrier déplacé.
Un bouton de manchette.
Chez Christie, rien n’est gratuit.
La série le sait.
Et elle reproduit cette mécanique d’horlogerie suisse avec une précision impressionnante.
Conclusion : affaire classée
Alors pourquoi Poirot n’a-t-il pas pris une ride ?
Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’une série policière.
C’est un voyage.
Un voyage dans une Europe disparue.
Un voyage dans l’œuvre de la reine du crime.
Un voyage au cœur de la nature humaine.
Et puis il y a David Suchet.
Toujours David Suchet.
Impossible d’y échapper.
À mesure que les épisodes défilent, on comprend que l’acteur n’a pas seulement interprété Hercule Poirot.
Il lui a prêté son âme.
Le coffret Blu-ray permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur de cet exploit.
Soixante-dix épisodes.
Vingt-cinq années d’enquête.
Des centaines de suspects.
Des dizaines de crimes.
Des milliers de petites cellules grises.
Et au bout du compte, une certitude.
Certaines séries vieillissent.
D’autres deviennent immortelles.
Hercule Poirot appartient à la seconde catégorie.
Nom d’une moustache parfaitement cirée.
Coffret Poirot Intégrale, Blu-ray édité chez Elephant Films.
