Rengaine, de Rachid Djaïdani

 

Film libre et mariage forcé

Rengaine de Rachid DjaidaniC’est toujours la même rengaine, c’est toujours le même refrain… auquel a droit Sabrina. « Tu ne peux pas te marier avec un Noir, je ne te laisserai pas ! » Slimane, le grand frère des 39 autres, surveille la descendance. Dorcy est pourtant le gendre parfait. En tout cas, nous le laisserions volontiers se marier avec sa dulcinée. Cette aventure urbaine parisienne (de la place Pigalle à l’île de la Cité) n’appartient à aucun genre tant le film surprend par sa liberté et n’obéit à aucun code. Avec Djaïdani, tout est permis. Et ça marche ! Un filmage « à l’arrache », petite caméra au poing, le réalisateur n’a peur de rien et n’a surtout pas envie de faire beau : plans décadrés, ultrarapprochés, flous, pixellisés, cramés, sous-exposés… Et pourtant, le réalisme n’est pas ce qui guide son esthétique. Djaïdani est un illusionniste (il nous joue d’ailleurs une sacrée et violente farce), un poète. Les « voix in » quittent les personnages, auxquelles se substituent des « voix off », glissement ouvrant un autre espace, un ailleurs poétique, la bouffée d’air dont les deux amants réprimés dans leur candide bonheur ont besoin.

Une grande liberté stylistique, oui, mais une ligne scénaristique claire, inspirée des tragédies raciniennes (Dorcy, comédien en récite d’ailleurs quelques vers), avec, en plus, le revolver et l’ombre menaçante des films de mafia : Slimane qui incarne la loi, part à la recherche de Dorcy et quand il le trouvera, compte bien sévir afin d’empêcher l’outrageuse union.

Djaïdani aime les répétitions, les variations. C’est la matière sur laquelle il danse dans toute son œuvre, qu’elle soit cinématographique ou littéraire (ses romans Boumkeur, Mon nerf, Viscéral). Pas d’intrigue à tiroirs, pas d’action à rebondissements, non, plutôt un ou deux effets surprenants, des malentendus entre jeu et réalité. Dans ses romans, déjà le personnage principal est comédien. La ligne de Djaïdani ? Une forme de désir, d’objectif qui insiste. Insiste face à une résistance. Ici : Slimane, qui insiste auprès de Sabrina pour qu’elle quitte Dorcy, Dorcy, qui insiste auprès de Sabrina, qui doit rester pour qu’elle lui présente ses frères et Sabrina doit résister aux volontés inconciliables des deux hommes. Slimane, plein de contradictions vit contre toute attente une situation identique à celle de sa sœur, puisque amoureux… d’une juive, qui insiste pour rencontrer sa fratrie ; et Slimane, piégé dans son incohérence, ne peut que résister sans parvenir à fournir à celle qu’il veut pour mère de ses enfants, une véritable explication. Rengaine, toujours la même rengaine…

A voir le cinéma « bouts de ficelle » de Rachid Djaïdani (on peut imaginer qu’il a fallu en joindre pas mal puisque le film a pris neuf ans pour se faire), il y a, ce me semble, un grand encouragement pour le cinéma français et ses jeunes réalisateurs à y relever.

 
Rengaine, de Rachid Djaïdani, avec Slimane Dazi, Stephane Soo Mongo, Sabrina Hamida… France, 2010. Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs 2012.

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