Little big movies !

 

Voici quelques idées pour bien terminer l’hiver et préparer le printemps. D’abord, un magnifique coffret qui nous enlève ce qui est vain et secondaire. Quatre polars qui donnent le froid pour qu’on aime la flamme. Quatre raretés fantastiques pour que nous aimions aujourd’hui oublier les toujours.
C’est LE papier qui vous donnera l’envie d’avoir envie.

 

Il était une fois le cinéma :
Coffret « Un Film et son époque »

Un film et son époqueUn Film et son époque, c’est quoi ? Comment ça marche ? Michel Chevalet tiendrait à peu près ce langage s’il tenait la rubrique « cinéma » sur LCI. Eh bien, Un Film et son époque est un imposant coffret où reposent 10 galettes composées de 20 documentaires de 52 minutes sur 20 longs-métrages majeurs. Ça en jette ?
Chaque documentaire propose un angle de vue singulier visant à mettre en valeur le caractère remarquable d’un film dans son époque. Croyez-le ou non mais Serge July et Marie Genin réussissent 20 fois le tour de force de ne jamais nous lasser. Pas une fois, on s’interroge sur la pénible sensation de « déjà-vu ». Sur le fond, les témoignages et les propositions d’analyse sont assez pédagogiques et ludiques pour titiller notre curiosité jusqu’à donner l’envie de voir ou revoir les films, voire même les apprécier sous un nouveau jour. Mission réussie ! Cette invitation au partage culturel réside dans une formule simple ; on se sent toujours concernés par les propos des intervenants. C’est à la fois pointu et très accessible. Comprendre la genèse de certaines œuvres, leur impact auprès du public et des institutions ne nécessite pas de faire partie d’un réseau d’initiés ! Si tous les films sélectionnés ont laissé des traces dans la mémoire collective, c’est parce qu’ils dégagent cette puissance universelle typique des grandes œuvres. Tous émettent un écho reconnaissable. Tous nous interpellent. Tous aiguisent notre sensibilité.
Vous apprendrez mille anecdotes sur Billy Wilder, Sydney Pollack, Maurice Pialat ou Michael Haneke. Vous saurez pourquoi Vol au dessus d’un nid de coucou et Le Charme discret de la bourgeoisie ont tant chagriné les esprits étriqués. Vous apprécierez toutes les subtilités qui caractérisent une œuvre classique et une œuvre culte. Je ne suis peut-être pas Michel Chevalet mais ce coffret est un bien bel objet. Et ça, c’est Pierre Bellemare qui vous le dit !
Disponible en DVD aux Editions Montparnasse.

 

Sunset Polar

On ne joue pas avec le crime, de Phil KarlsonOn ne joue pas avec le crime, réalisé par Phil Karlson avec Guy Madison, Brian Keith, Kerwin Mathews…
A Reno, deuxième capitale américaine du jeu après Las Vegas, quatre amis, vétérans de la guerre de Corée, parient de réussir le braquage de l’un des plus importants casinos de la ville. Leur objectif : franchir toutes les mesures de sécurité et ensuite rendre le butin. Leur plan ne se déroule pas précisément comme prévu…
Un petit polar pas très intéressant ni très palpitant. Tout ce qui concerne la préparation du braquage manque de rythme et d’enjeux (Rappelez-vous les ennuyeuses expositions qui plombent les films de super-héros. Eh bien là, c’est un peu pareil !) comme si nous étions simplement préparés à vivre le casse du « Petit Casino » de la rue des Martyrs. Pour la faire courte, la mise en condition du spectateur est plutôt ratée ! On voit que Phil Karlson manque cruellement de budget et d’idées pour nous mettre l’eau à la bouche. Toutefois, une fois dans les couloirs de l’établissement (le vrai, pas la supérette !), les péripéties s’enchaînent et l’on retrouve un tempo et une fluidité qui redonnent foi dans le genre. Dommage que le scénario ne s’amuse pas assez de la dextérité de ces protagonistes. On ne joue pas avec le crime pèche par manque d’ambition.

La Ronde du crime, de Don SiegelLa Ronde du crime, réalisé par Don Siegel avec Eli Wallach, Brian Keith…
Une bande de trafiquants d’héroïne a trouvé un moyen astucieux de faire passer la drogue. Ils la cachent dans des objets achetés par les touristes. Lorsque ces derniers reviennent à San Francisco, ils sont pris en filature par plusieurs complices des passeurs pour récupérer le précieux chargement. Deux de ces hommes, Dancer, un psychopathe extraverti, et Julian, un homme froid et calculateur, doivent reprendre la poudre à trois personnes qui viennent de débarquer, mais la police a découvert la manœuvre…
La Ronde du crime est un polar noir qui a du corps. Dès les premières secondes, une course-poursuite s’engage, des coups de feu retentissent, un corps gît sur la chaussée. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les inspecteurs de police sapés comme des princes débarquent toutes sirènes hurlantes. Le charme opère immédiatement parce qu’aucun des personnages, bandits ou hommes de loi, ne donnent véritablement confiance. L’incertitude et le danger sont omniprésents. Alors chacun joue double jeu espérant tirer avantage de la faiblesse de son adversaire. Au gré de l’enquête, les prédateurs deviennent des proies et les proies deviennent des prédateurs. Oui, les comédiens assurent comme des bêtes. Voilà un polar comme on les aime, mitonné aux petits oignons.

Du plomb pour l'inspecteur, de Richard QuineDu plomb pour l’inspecteur, réalisé par Richard Quine avec Fred MacMurray, Kim Novak…
Des braqueurs tuent un vigile avant de prendre la fuite avec leur butin. Un inspecteur infiltré surveille la maîtresse de l’un d’eux. Mais l’amour entre en jeu. Et il est coincé entre gangster et policiers, sa vie est en jeu.
Drôle d’ambiance. Le cinéaste Richard Quine, raide dingue de Kim Novak, confond la réalité et la fiction et peine à cacher ses sentiments. Avec sa grosse caméra, il caresse sa muse et la rend femme fatale. Dans les bonus, Maître Tavernier revient avec de bouleversantes anecdotes sur cette divine idylle. Du plomb pour l’inspecteur fait partie de ces polars fiévreux où les héros, tous soumis à une extrême tension, rendent la moindre scène névralgique. La romance interdite entre le flic et la mauvaise fille nous met les nerfs à rude épreuve. Eh oui, on se laisse prendre au jeu des sentiments illusoires, on se laisse gentiment berner avant que la véritable nature des personnages ne nous rattrape et ne les rattrape. C’est fin et malin. Grand film.

Le Kimono pourpre, de Samuel FullerLe Kimono pourpre, réalisé par Samuel Fuller avec James Shigeta, Glenn Corbett, Victoria Shaw…
Deux inspecteurs inséparables depuis la guerre de Corée recherchent le tueur d’une strip-teaseuse dans Little Tokyo, le quartier japonais de Los Angeles ; le seul indice est une photo de la danseuse assassinée en Kimono rouge.
Le grand Sam montre tout son savoir-faire – et son génie – dans ce polar quasiment inconnu du grand public et resté invisible pendant des décennies. Samuel Fuller, cinéaste sans concession(s) qui n’est pas du genre à jouer avec les artifices, nous offre l’une des plus belles immersions connues (à la limite du documentaire) du Little Tokyo de l’après-guerre. C’est ce que l’on appelle un réalisme confondant.
Comme d’hab’, les rapports entre les protagonistes sont douloureux. Victoria Shaw, actrice australienne qui connaîtra une toute petite carrière, inonde l’écran de sa beauté. Le Kimono pourpre, c’est le film anti-système, l’œuvre anti-hollywoodienne par excellence. Une grande redécouverte.
Disponibles en DVD chez Sidonis Calysta.

 

C’est dans les vieux pots…

L'Ile du docteur Moreau, d'Erle KentonL’Ile du docteur Moreau, réalisé par Erle C. Kenton avec Charles Laughton, Richard Arlen…
Recueilli sur un cargo, Edward Parker est jeté par-dessus bord après une dispute avec le capitaine, à proximité d’une petite île tropicale. Il y rencontre le docteur Moreau : un scientifique fou, qui réalise des expériences génétiques épouvantables sur des animaux, cherchant à les rendre humains. Mais ses expériences ont donné lieu à des abominations, à l’exception de Lota, la belle femme panthère…
Cette adaptation de 1932 du roman d’H. G. Wells reste la plus mystérieuse, la plus fantastique, la plus dérangeante jamais tournée à ce jour, même si la version de 1977 avec Burt Lancaster mérite qu’on y jette un œil. D’abord, le scénario est au service de l’histoire. Une histoire très dense qui entremêle avec brio une palanquée de réflexions philosophiques. A la fin du XIXe siècle, H. G. Wells dénonce la folie des hommes à travers les abus de la science. Les médecins, vus à l’époque comme des démiurges par une société occidentale en plein développement, abusent de leur position et de leur influence pour tenter sur les hommes et les animaux des expériences réprouvées par la morale. Le film ne s’embarrasse pas d’effets de manche ultra-grossiers pour susciter le malaise mais il embrasse généreusement son propos en veillant à ne jamais le surligner. Nous comprenons que nous sommes les témoins privilégiés d’une société aberrante et décadente. Un petit chef-d’œuvre.

Le Fantôme vivant, de T. Hayes HunterLe Fantôme vivant, réalisé par T. Hayes Hunter avec Cedric Hardwick, Boris Karloff…
Le professeur Morlant, passionné d’égyptologie, acquiert un bijou, la “Lumière éternelle”, qui aurait le pouvoir de conférer l’immortalité. Rongé par la maladie, il fait promettre à son fidèle serviteur de l’enterrer avec le joyau, le menaçant de revenir le hanter si sa volonté n’est pas respectée. Mais Morlant est inhumé sans le précieux médaillon, qui attise de nombreuses convoitises. Par une nuit de pleine lune, le professeur revient alors d’entre les morts pour se venger…
Le Fantôme vivant est une pépite du fantastique anglais datée de 1933, qui à bien des égards rappelle les meilleurs travaux de la Universal Company et notamment la célèbre série La Momie. Premier film de l’histoire du septième art estampillé « film d’horreur », on a cru qu’il était définitivement perdu avant qu’on ne retrouve une copie par miracle au début des années 2000 en Angleterre. Le grand acteur classique Ernest Thesiger illumine de sa présence (il est également l’un des héros de La Maison de la mort) cette folie macabre. Le Fantôme vivant dégage une ambiance unique.

La Maison de la mort, de James WhaleLa Maison de la mort réalisé par James Whale avec Boris Karloff, Melvyn Douglas…
Surpris par un orage et une pluie diluvienne, des voyageurs égarés trouvent refuge dans une demeure lugubre, appartenant à l’étrange famille Femm. Ils y rencontrent d’inquiétants personnages : Horace, le blafard maître de maison, sa sœur Rebecca, sourde et religieuse obsessionnelle, ou encore Morgan, le domestique défiguré et muet, sujet à des crises de violence lorsqu’il boit. L’atmosphère est lourde et menaçante, la nuit s’annonce bien longue…
Voilà mon film coup de cœur ! La Maison de la mort qui porte également le titre Une soirée étrange rassemble tous les ingrédients pour flipper pendant 70 minutes. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, il est impossible de s’échapper. La Maison de la mort est d’une étonnante modernité mais surtout d’une incroyable efficacité. Un régal.

Double assassinat dans la rue Morgue, de Robert FloreyDouble assassinat dans la rue Morgue, réalisé par Robert Florey avec Bela Lugosi, Sidney Fox…
Paris, 1845. Dans la même semaine, trois femmes sont retrouvées mortes dans la Seine, s’étant apparemment suicidées. En examinant les corps, Pierre Dupin, étudiant en médecine, remarque de petites entailles sur les bras des victimes. Ces jeunes femmes sont en fait des cobayes du Dr Mirakle, un scientifique fanatique qui cherche à démontrer le lien de parenté entre l’homme et le singe…
Libre adaptation de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Double assassinat de la rue Morgue n’en est pas moins une franche réussite. Robert Florey, tout juste débarqué de Frankenstein, hérite d’une histoire similaire qui vise à dénoncer la folie d’une partie de la communauté scientifique. Les aficionados du serial gothique prendront un pied fou, et les autres aussi par la même occasion. De la brume, des meurtres, du sang, des calèches, des ombres dans la nuit. Brrr…