Vacances romaines de William Wyler

 

« It’s so Audrey ! »

Audrey Hepburn dans Vacances romaines La trentaine passée, se manifeste cette nécessité absurde du retour aux sources. De répondre aux très quelconques “qui suis-je ?”, “où vais-je ?”, “d’où viens-je ?”. D’Italie, en l’occurrence. Enfin, mon arrière-grand-père surtout. Parce que sur ma carte d’identité, c’est du bon vieux “Paris, 14e arrondissement”. Mais qu’importe. Voilà qu’à 30 ans, je me mets à manger des pâtes de façon frénétique, à boire du Prosecco en écoutant Gian-Maria Testa. Et surtout, je vais en Italie. Souvent. Naples, Venise, Florence, Sienne, re-Venise, Sicile, rere-Venise, re-Sicile. Et à chaque retour, le même cinéma ! Ce besoin de prolonger l’aventure à travers un film. Après Naples, c’était Voyage en Italie de Rossellini. Tout juste débarqué de Sicile, je me repassais pour la 3745e fois la trilogie tragique des Corleone et découvrais pour la première fois la fresque majestueuse de Visconti, Le Guépard (tout récemment restauré, une merveille !)… Dernière aventure transalpine en date : Rome. Les derniers jours d’octobre passés sous l’été indien de la cité éternelle. Le pied ! Alors de retour à Paris, en vrac, tout y passe. Je me précipite dans l’érotisme – encore contenu – de la Dolce Vita de Fellini. L’occasion d’admirer une fontaine de Trevi méconnaissable, débarrassée de sa horde de touristes barbares. Je poursuis avec Un amour à Rome de Dino Risi. Aucun intérêt. Et enfin, je découvre Vacances romaines.

L’histoire de cette princesse Ann, issue d’une des familles les plus brillantes d’Europe (le film ne nous en dit pas davantage) en visite officielle à Rome. Ecrasée par l’ennui d’une vie réglée dans ses moindres détails, la jeune femme aspire à faire voler en éclats cette étiquette que son rang lui impose. Alors elle s’évade et plonge au cœur d’une Rome vibrante, tourbillonnante, enivrante. Le temps d’une journée, elle veut faire les choses dont elle a toujours eu envie. Aller dans un café, regarder les vitrines, marcher sous la pluie. Pour la guider dans cette escapade impromptue et insouciante, il y aura le séduisant Joe Bradley. Il est journaliste américain. Elle l’ignore. Lui croit tenir son scoop. Il finira par lâcher prise et tomber amoureux de la belle princesse.

A priori, donc, une énième comédie romantique made in Californie, légère et naïve, autour des jeux de l’amour et du mensonge. Et pourtant, Vacances romaines se révèle sensiblement différent de la dynamique générale du cinéma des années 1950 pour se montrer au final d’une incroyable audace.

Ce devait être un film de Frank Capra, ce fut William Wyler. Le réalisateur de La vie est belle se défile lorsqu’il apprend que l’auteur du scénario est un certain Dalton Trumbo (Johnny s’en va-t-en guerre), embourbé jusqu’au cou dans la fange maccarthyste – pour la petite histoire, Trumbo apparaît au générique sous le pseudo de Ian McLellan Hunter, qui lui sert alors de couverture. Wyler s’en cogne et accepte le projet. Aussitôt, il part à la recherche de son couple star.

Ce devait être un film avec Cary Grant, cador incontesté de la comédie hollywoodienne. Ce fut Gregory Peck, le tragédien. Grant craignant, en toute modestie et après avoir lu le script, de voir le personnage de la princesse Ann lui faire de l’ombre.

Et pour incarner l’héroïne, ce devait être Elizabeth Taylor ou Jean Simmons. Ce fut une certaine Audrey Hepburn, jeune danseuse d’origine anglo-néerlandaise encore inconnue. La jeune femme n’est pas de ces muses plantureuses, aux cuirs chevelus exagérément fournis et aux poitrines opulentes. C’est un petit bout de femme à la silhouette douce et fragile. Un peu garçon manqué, un peu femme-enfant. Une jolie frimousse, l’espièglerie discrète, mutine. Audrey Hepburn détonne, mais porte en elle son propre romantisme. Un romantisme que Wyler capte lors d’un casting resté depuis célèbre. Absent ce jour-là, il donne pour consigne à son caméraman de laisser le moteur tourner au-delà du « cut ! ». Une séquence pendant laquelle la jeune femme évoque notamment son enfance durant la guerre à Arnhem en 1944, aux Pays-Bas. Y apparaît une Audrey au naturel gracieux, entre innocence et séduction, naïveté et malice. William Wyler a compris.

Enfin, ce devait être un film en Technicolor tourné dans les studios d’Hollywood. Ce fut du noir et blanc, tourné essentiellement à Rome, une exception pour l’époque. Un noir et blanc atemporel qui permet de fondre le lieu dans l’histoire, au service des personnages (il était peut-être également question pour la Paramount d’économiser quelques billets…). Et il y a cette ville, protagoniste essentiel du film, dont on arpente chaque recoin : du Colisée à la piazza di Spagna en passant par la fontaine de Trevi et le château Saint-Ange. Autant de choix esthétiques qui permettent à Wyler d’ancrer son film dans l’instant et font de la capitale italienne un parfait écrin aux déambulations du duo amoureux. On y verrait presque les prémices de la Nouvelle Vague.

Plus qu’un film, Vacances romaines retrace la naissance d’une étoile, la toute jeune Audrey Hepburn. Et à travers elle, l’allégorie d’une vie insoumise et exaltée, d’une certaine fureur de vivre. Une sorte de conte de fées à l’envers, à la fin duquel les jeunes filles n’auront plus envie d’être princesse. Un conte sans miracle, où chaque chose reprend sa place. Pas de « vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais une impitoyable réalité où les responsabilités et la nature de nos conditions surpassent toute autre considération. La douce romance, presque inoffensive, se fait alors tragique. Et tel l’empereur Titus, contraint par la loi de Rome de se séparer de la reine de Palestine Bérénice (dans la pièce éponyme de Racine), la jolie princesse Ann, consciente de son devoir envers sa famille et son pays, « [repartira] ayant oublié sa pantoufle de vair ». La faute à ce foutu fatum ! Mais ce qui devait être vécu l’a été et tous deux, nous avec, sortent grandis de cette aventure, conscients d’avoir touché du doigt l’essentiel.

Vacances romaines, un film à la magie élégante et raffinée, ensoleillé et euphorisant, avec un soupçon d’amertume. Un film qui me fait surtout penser que je retournerais bien en vacances à Rome.