Les joyaux de la télévision

 

Les éditions Elephant Films poursuivent leur travail d’archéologue télévisuel avec une série de coffrets qui rappellent une évidence : avant les plateformes, avant les algorithmes et avant les bandes-annonces qui hurlent plus fort que les films qu’elles vendent, la télévision française savait prendre son temps. Six épisodes pour raconter Molière. Six autres pour suivre Voltaire. Plusieurs soirées pour accompagner Claudine ou Jean Valjean. Des œuvres ambitieuses, populaires, parfois oubliées, mais jamais poussiéreuses. Alors, avant qu’un influenceur ne vous explique en quinze secondes pourquoi il faut absolument voir la dernière série du moment, accordons quelques heures à ces trésors retrouvés.

Molière pour rire et pour pleurer

Molière, de Marcel CamusSix épisodes sur Molière. Dit comme ça, certains prennent déjà peur. Ils imaginent un professeur de français armé d’un manuel scolaire, des citations apprises par cœur et des dissertations en embuscade derrière chaque scène. Rassurez-vous. Molière pour rire et pour pleurer ne ressemble pas à une punition mais à une aventure. Une vraie.
Marcel Camus raconte la vie de Jean-Baptiste Poquelin comme un roman d’apprentissage. On croise les routes boueuses de province, les tréteaux brinquebalants, les galères financières, les cabales religieuses, les rivalités artistiques et bien sûr Louis XIV qui plane sur l’ensemble comme un soleil parfois chaleureux, parfois brûlant. Le feuilleton a l’intelligence de ne jamais transformer son sujet en statue de marbre. Molière n’est pas un monument national mais un homme. Un ambitieux. Un travailleur acharné. Un amoureux parfois maladroit. Un chef de troupe obligé de négocier avec les puissants tout en amusant le peuple.

Jean-Pierre Darras porte l’ensemble avec une élégance remarquable. Il ne joue pas Molière comme un génie inaccessible mais comme un artisan du spectacle vivant. Le genre de type capable de faire rire une salle entière tout en rentrant chez lui avec des dettes jusqu’au plafond. Et c’est là toute la réussite du feuilleton. Derrière les costumes, les perruques et les décors somptueux, il y a des êtres humains qui se débattent avec leurs rêves.
Les six épisodes défilent avec une fluidité étonnante. On passe des années d’errance aux triomphes parisiens sans jamais avoir l’impression de feuilleter un manuel scolaire. Les auteurs privilégient les conflits, les passions et les rencontres. Racine, Boileau, Lully, Armande Béjart ou le Roi-Soleil apparaissent comme de véritables personnages et non comme de simples notes de bas de page.
Et puis il y a cette idée magnifique : rappeler que derrière les éclats de rire se cache souvent une profonde mélancolie. Le titre ne ment pas. On rit beaucoup. On pleure un peu. On comprend surtout pourquoi quatre siècles plus tard, on continue d’appeler le français « la langue de Molière ». Rien que pour ça, le voyage mérite largement le détour.

Molière pour rire et pour pleurer, de Marcel Camus, 1973. Six épisodes de 55 minutes.

Voltaire, ce diable d’homme

Voltaire, série de Marcel Camus avec Nicole GarciaSi Molière est un combattant du rire, Voltaire ressemble davantage à un escrimeur. Une phrase, une pique, une ironie bien placée et l’adversaire finit en morceaux sans même comprendre ce qui lui arrive. Voltaire, ce diable d’homme raconte précisément cette existence menée tambour battant. Claude Dauphin incarne le philosophe avec une gourmandise communicative. Son Voltaire parle vite, pense encore plus vite et semble toujours avoir deux ou trois coups d’avance sur ses ennemis. Ce qui tombe bien puisqu’il en possède une collection impressionnante. Censeurs, religieux, courtisans, jaloux, puissants de tous bords : le feuilleton ressemble parfois à un concours de gens vexés par l’intelligence d’un seul homme.

Mais la série ne réduit jamais Voltaire à ses bons mots. Derrière le provocateur se cache un personnage complexe. Ambitieux, opportuniste à l’occasion, sincèrement révolté face à certaines injustices, amoureux de liberté mais parfaitement conscient des règles du jeu politique. En clair : un être humain. Pas une gravure coincée dans un manuel scolaire.
La reconstitution est généreuse. Costumes, décors, intrigues de cour, voyages et exils donnent au récit une ampleur romanesque qui rappelle les grandes productions télévisées de l’époque. Les six épisodes prennent le temps de raconter une vie entière sans courir après la montre. Un luxe devenu rare.
Ce qui frappe surtout, c’est l’actualité du propos. Voltaire s’attaque au fanatisme, à la bêtise, aux abus de pouvoir et aux certitudes trop confortables. Autant dire que le monsieur trouverait encore de quoi s’occuper aujourd’hui. Le feuilleton évite pourtant le discours pesant. Il préfère l’humour, l’intelligence et le panache.
Résultat : une fresque historique passionnante qui donne envie de rouvrir quelques livres une fois le générique terminé. Et ça, convenons-en, ça n’arrive pas tous les jours.

Voltaire, ce diable d’homme, de Marcel Camus, 1978. Six épisodes de 52 minutes.

Claudine

Marie-Hélène Breillat dans Claudine, d'Edouard MolinaroIl existe des héroïnes qui traversent les époques sans prendre une ride. Claudine fait partie de cette famille-là. Adaptant les romans de Colette, cette mini-série portée par Marie Hélène Breillat suit une jeune femme qui refuse obstinément d’entrer dans les cases qu’on lui prépare.
Au départ, tout semble léger. Claudine à l’école nous plonge dans un univers de pensionnat, de petites révoltes et d’émois adolescents. Puis le récit grandit avec son héroïne. Claudine à Paris ouvre les portes d’un monde plus vaste, plus séduisant et parfois plus cruel. Enfin, Claudine se marie poursuit cette trajectoire en confrontant son personnage aux réalités du sentiment amoureux et des conventions sociales.

Marie Hélène Breillat est de tous les plans ou presque. Son énergie, son naturel et son regard malicieux suffisent à faire exister Claudine. Impossible de ne pas la suivre. Impossible également de ne pas remarquer Georges Marchal dont la présence apporte au récit une élégance très particulière. On comprend rapidement pourquoi cette adaptation a marqué les téléspectateurs.

Ce qui séduit avant tout, c’est la modernité. Derrière les costumes d’époque, Colette parle déjà d’émancipation, de désir, d’indépendance et de liberté. Claudine observe les adultes avec un mélange d’admiration et d’ironie. Elle refuse les chemins tout tracés. Elle avance à sa manière. Pas toujours raisonnablement. Heureusement.
La mise en scène d’Édouard Molinaro privilégie la simplicité. Pas besoin d’artifices spectaculaires quand les personnages sont aussi bien écrits. Les dialogues font mouche, les situations respirent et les épisodes se dégustent comme un bon roman que l’on promet de refermer après un chapitre avant d’en lire trois de plus.
Charmant, drôle, tendre et parfois mélancolique, Claudine rappelle que certaines héroïnes n’ont jamais cessé d’être contemporaines.

Claudine, d’Édouard Molinaro, 1978. Quatre épisodes de 90 minutes.

Les Misérables

Les Misérables, série de Marcel BluwalAdapter Les Misérables relève habituellement du sport extrême. Trop court, on trahit Victor Hugo. Trop long, on épuise le spectateur. Cette version portée par Bernard Fresson réussit pourtant un numéro d’équilibriste particulièrement impressionnant.
Dès les premières minutes, Bernard Fresson impose un Jean Valjean d’une incroyable densité. Pas un saint. Pas une icône. Un homme. Un homme blessé, poursuivi par son passé et contraint de réinventer sa vie à chaque étape. Face à lui, les autres personnages composent une galerie de figures inoubliables où la grandeur côtoie constamment la misère.
La force de cette adaptation réside dans sa capacité à rendre l’œuvre accessible sans l’appauvrir. Les grandes scènes sont là. Les rencontres décisives aussi. Mais le récit n’oublie jamais les petites gens, les humiliés, les oubliés, tous ceux que Hugo regardait avec une infinie tendresse.

Nicole Jamet apporte beaucoup de sensibilité à l’ensemble, tandis que la réalisation privilégie la clarté du récit. On comprend tout. On suit tout. On ne se perd jamais dans les ramifications du roman. Une qualité plus rare qu’on ne le croit.
Et puis il y a ce souffle. Cette capacité qu’ont certaines productions à vous embarquer malgré la connaissance de l’histoire. Nous savons ce qui va arriver. Nous connaissons les grandes lignes. Pourtant nous restons là, happés par les personnages, leurs espoirs et leurs tragédies.
Les Misérables n’est pas seulement une adaptation littéraire réussie. C’est aussi une démonstration éclatante du savoir faire de la télévision française lorsqu’elle décidait de voir grand. Un feuilleton populaire au sens noble du terme. Celui qui rassemble les générations, nourrit l’imaginaire et donne envie, une fois le dernier épisode terminé, de ressortir le roman de la bibliothèque. Mission accomplie.

Les Misérables, de Marcel Bluwal, 1972. Deux épisodes de 117 minutes.

Les quatre séries sont disponibles en coffret DVD chez Elephant Films.

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